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Philippe Billard – 1/ Vers l’infini et au-delà

Que l’on soit fondu d’ultra, apnéiste chevronné, alpiniste de l’impossible, navigateur solitaire, chercheur martial ou plus modestement sportif curieux, un jour où l’autre on croise Philippe Billard.

Ce journaliste de métier est un touche à tout mais aussi un jusqu’au-boutiste qui aime se poser des questions, se remettre en question aussi et s’accomplir en se surpassant

Dans le cadre du fil rouge de ce blog (voir La Transversale), pour une fois, c’est lui qui a répondu aux questions.Il a bien voulu me prêter un peu de temps entre ses excursions dans l’extrême et la tenue de son magazine si complet pour s’exprimer avec franchise et humour auprès des lecteurs de Subo-Subo.

Philippe, un vision qui va loin.
Un regard qui porte loin

Philippe, quelle est la discipline que tu pratiques et quelles sont ses particularités ?

Je pratique l’ultra-endurance, ou pour être plus explicite, la course à pied au-delà du marathon, et si possible, bien au-delà. Cela inclut les courses de montagne (jusqu’à 160 km pour ce qui me concerne), les 100 km sur route, les courses horaires (de 6 h à 48 h), et les multidays. J’en ai couru une centaine depuis 2000. Ces dernières années, j’ai jeté mon dévolu sur les 6 jours en version tapis de course. Il s’agit de courir 144 heures en s’arrêtant un minimum et en couvrant la distance maximale. J’évolue de plus en plus vers les sports de grande endurance, sans distinction : vélo, natation, tandem, randonnée, etc.

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Courir plusieurs jours, ici à Evreux

Comment y es-tu venu ?

Je ne sais pas trop. C’est venu peu à peu, et puis ça s’est imposé d’un coup, comme la synthèse de plein d’éléments très disparates. Il y a ce désir d’autonomie, qui me vient de mon enfance, doublé de celui d’aimer me distinguer, ne pas faire les choses comme tout le monde. Et puis l’envie de pratiquer un sport extrême, doublée de celle de ne pas risquer ma vie. Quand j’ai décidé de me mettre réellement à l’ultra, en 2000, je n’ai pas fait les choses à moitié. Après quelques tâtonnements, j’ai décidé trois ans plus tard que l’ultra serait au centre de ma vie en créant un magazine dédié à cette discipline. Très pratique pour courir toutes les semaines en faisant des reportages !

La passion de l'Ultra
La passion de l’Ultra

On parle souvent de sensations dans le sport comme dans les arts martiaux (ou d’explorations sensorielles). Quelles sont les sensations que tu y trouves, ou celles que tu y cherches ?

C’est à ce stade que je te remercie, Fabien. J’aurais pu le faire en introduction, mais ici c’est mieux. Je te remercie parce que ton expertise dans les arts martiaux et cette interview me permettent de faire le lien entre les disciplines. Même si je ne justifie que de deux ans de karaté avec une petite ceinture marron, quelques mois de judo à un âge où on a du mal à comprendre l’intérêt de parler japonais, la culture martiale asiatique a toujours fait partie de moi. Loin d’être un expert, loin d’avoir voulu en faire ma voie unique, j’ai puisé au fil des années ce qui me parlait le plus profondément. Le combat en tant que tel ne m’intéresse pas, mais sa symbolique, oui. Car tout, dans la vie, est combat. Combat physique, action face aux agressions, mais surtout, plus généralement, combat pour sortir de ses zones de confort. Le combat n’est pas un acte négatif, c’est une acuité, une compétence qu’on développe pour ne pas avoir à s’en servir.

Le combat constant du mental
Le combat constant du mental

La pratique du karaté m’a permis de comprendre, ou plutôt de valider, qu’une sensation physique était identique à une sensation mentale. On les traite de la même manière. Si je suis relâché physiquement, je le suis mentalement, et vice-versa. Je traite de la même façon une agression verbale et une douleur physique. Mes déplacements, mes mouvements, mes gesticulations, mes blocages et mes aisances, sont à la fois cérébraux et corporels. Voilà ce que me disent les arts martiaux, ou en tout cas ce que j’en ai pris (peu importe que ce soit juste ou pas d’ailleurs). Ils offrent un canevas intéressant, composé de valeurs, de techniques, d’apprentissages, qui sont reproductibles non seulement pour l’ultra, mais pour tous les sports. Et ça se traduit par des quêtes extrêmement similaires : la recherche du geste parfait, de l’équilibre, du souffle juste, du timing, et plus que tout, d’un transfert de la pratique sportive vers l’être humain que je suis au quotidien. C’était une réponse compliquée pour dire un seul mot : simplicité. Ne m’intéresse que ce qui tend vers la simplicité et la pureté.

Quels sont les autres sports ou pratiques que tu affectionnes ?

J’ai longtemps nagé et j’aime bien m’y remettre quand ça se présente. Je pratique aussi le vélo, la musculation de type crossfit au poids de corps, la marche, et un peu tout ce qu’on peut me proposer. J’ai une appétence particulière, évidemment, pour tout ce qui demande de l’endurance, mais je me dirige aussi de plus en plus vers les sports demandant de l’agilité, de l’équilibre, de la coordination, de la force.

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Chaque discipline est l’occasion de nouveaux défis

Est-ce que tu y vois des liens ? Une continuité avec ce que tu fais ? Ou y vois-tu des choses bien séparées, bien cloisonnées ?

Oui, tout se répond, se complète, s’enchaine. En bas de ma pyramide personnelle, il y a la pratique sportive, peu importe laquelle, et plus je monte, plus l’endurance prend de l’importance. L’endurance physique, puis l’endurance mentale, puis l’endurance environnementale, puis la somme des trois, et enfin, l’endurance tout court qu’on pourrait appeler la longévité. La totalité de mes actions s’intègre dans cette démarche de longévité. Il ne s’agit pas seulement de vivre vieux et en bonne santé, il s’agit de trouver le système adapté à ce que je suis, à mes valeurs, à ma nécessité de partage, à mon besoin pathologique d’apprendre encore et encore.

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Courir six jours sur Tapis – Étude sur le sommeil par le laboratoire d’Albi

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Comment abordes-tu ta pratique au quotidien (ton mental en arrivant à l’entrainement, par exemple, ou ton changement d’humeur par rapport au reste de la journée) ?

Là encore, comme une continuité. On ne dit pas de moi que je suis un sportif exceptionnel, ni performant, et ma façon de faire déboussole souvent ceux qui ont pu se retrouver en position d’observateur. Quand j’arrive à l’entraînement, je m’écoute, je passe un moment bien ancré dans le présent, qui s’harmonise autant que possible avec l’avant et l’après. Autrement dit, je m’entraine quand je cours, mais je m’entraîne aussi quand je travaille, quand je mange, quand je dors… quand je vis. Mon emploi du temps idéal serait noirci par du sport, du sport et encore du sport. C’est impossible, alors j’ai appris à pratiquer le sport mental, à travailler ce qui manque à mon sens à beaucoup d’athlètes : l’envie. Avoir envie de continuer, se proposer à soi et aux autres, constamment, des aventures incroyables, des tours de magie, de l’illusion.

A l’entraînement, je m’écoute, je passe un moment ancré dans le présent
A l’entraînement, je m’écoute, je passe un moment ancré dans le présent

Qu’est-ce que ta pratique t’apporte ? Qu’est-ce qu’elle a changé en toi ?

Je ne sais pas si ma pratique a changé. Elle a en tout cas certainement « révélé » quelque chose. Le grand apport de l’ultra, c’est le relâchement, à tous les niveaux. Au départ, c’est une sensation physique globale : relâcher les épaules, courir en souplesse, se sentir bien dans son corps. Et puis ça évolue vers un relâchement mental. Plus j’évolue, plus je ressens des tas de signaux faibles, comme si j’étais parfois capable d’identifier une cellule musculaire contractée et d’agir sur sa décontraction. C’est une image, bien sûr, mais ce que je veux dire, c’est que la sensation de relâchement est multidimensionnelle.

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Vers un relâchement mental

Y a-t-il une personne (vivante ou décédée) qui t’inspire particulièrement ?

Il y en a beaucoup. Mes parents m’inspirent, pour leur capacité à vivre gaiement malgré les épreuves douloureuses qu’ils ont traversé. Mes proches m’inspirent parce qu’ils ont pour la plupart une attitude digne, ouverte, respectueuse des autres et d’eux-mêmes. Ma fille m’inspire parce qu’elle est naturellement relâchée, comme l’enfant qu’elle est, mais avec un petit plus (c’est ma fille !). Je prends beaucoup du monde qui m’entoure et sans forcément idolâtrer une personne en particulier, je suis sensible à certains parcours de vie : Musashi, le Dalaï-Lama, Gandhi, toi, les apnéistes Mifsud et Néry, Léo Tamaki que je dois absolument croiser un jour, et des dizaines d’autres, réels ou fictifs.

Stéphane Mifsud, recordman du monde d'apnée statique
Stéphane Mifsud, recordman du monde d’apnée statique
Leo Tamaki, maître de l'Aïkido Kishinkaï (ici avec Julien Coup)
Leo Tamaki, maître de l’Aïkido Kishinkaï (ici avec Julien Coup)

Est-ce que tu vis ton investissement au jour le jour ? Programmes-tu scrupuleusement ta préparation ? Dans 10 ans, comment te vois-tu ?

Mon investissement, c’est ma façon de vivre. Il y a des périodes durant lesquelles je ne peux pas courir autant que je le souhaiterais, alors j’essaie d’être carré sur tous les autres paramètres : alimentation, sommeil, hygiène de vie. Je ne programme rien, ou très rarement. Je suis très attaché au vécu du présent, donc j’ai vaguement une idée sur certains objectifs (un 6 jours à préparer, une condition physique à atteindre, etc.) et je crée au quotidien les meilleures conditions pour y parvenir. Il ne s’agit pas forcément d’ascétisme, j’ai tendance à être très indulgent avec moi-même, pour conserver l’envie dont je parlais plus haut. Je pense souvent à l’Aïkido pour gérer le moment présent. La logique, le but, c’est de ne pas mourir (symboliquement, et en vrai aussi), et pour y parvenir, la voie que j’ai choisi, c’est la souplesse. Si quelque chose coince, on respire, on recommence, on a le temps. La question du futur est délicate. Évidemment, je me rends compte que j’ai tout un tas de conneries en tête qui pourraient intéresser les autres. Mais quels autres ? Si ça doit se faire, ça se présentera à moi sous une forme ou une autre et je saurai le voir. En attendant, la médiatisation relativement importante (pour l’instant) des 6 jours, permet de faire passer un certain nombre de messages, de transmettre une vision du sport épanouissante, universelle, simple. Donc oui, enseigner… disons plutôt « partager ».

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Si quelque chose coince, on respire

Maintenant, oublions tout ça. Décroche de notre lien sportif. Parle-moi juste de toi, de tes rencontres, de ce qui compte ou t’agace, d’un hommage si besoin…

Je pense à une personne que j’ai rencontrée, c’est un voyageur-peintre avec son chien que j’ai croisé lors d’une traversée de la France en vélo. Un hommage : ma mère, forcément. Un truc qui me déplaît chez les autres (et parfois aussi chez moi) : l’injustice. Une envie « là tout de suite » : aller déjeuner. Un défaut : vouloir trop faire et au final, ne pas en faire la moitié. Une qualité : être conscient que les qualités, ça se travaille. Mon passé : un jeu de construction. Mon présent : un déluge de sensations. Mon futur : heureux. Mon épitaphe : « Il aimait les crêpes et le jambon de poulet ». Le PS de mon épitaphe : « Mes voisins sont très calmes ou c’est moi ? » Le PPS : « Il a toujours eu du mal à s’arrêter, mais là, il y est enfin arrivé. »

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Mon présent : un déluge de sensations

Et oui, Philippe, c’est tout ça et plus encore. L’homme sans limite, vers l’infini et au delà.

Merci Phil.

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Musashi Miyamoto et la quête de soi.

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J’ai lu il y a peu un article de mon enseignant d’Aïkido sur la dernière adaptation en date de l’oeuvre de Yoshikawa Eiji relatant la vie du plus fameux bretteur du japon, Miyamoto Musashi.

Dans ma voie martiale comme dans mon évolution sociale, le roman de Yoshikawa a pris une place d’importance.

Parlant comme une vraie racaille et avec une moyenne en orthographe proche de 0, je faisais la pénible expérience du redoublement de ma première année de collège. La stimulation intellectuelle était continue à la maison, comme par exemple avec l’obligation pour chacun de pratiquer un art martial et de jouer aux Echecs ou aux Dames, mais j’étais un enfant qui fuyait le domicile dès que possible, allant même jusqu’à passer les nuits dans la rue ou en forêt en faisant croire que je dormais chez un copain. La vie entre Mantes la Jolie et les Mureaux n’a d’abord pas motivé mon intérêt pour la culture et encore moins pour la littérature.

Cependant, j’ai été très tôt passionné par l’univers japonais, souvent caricaturé, que je retrouvais partiellement dans les dojos de Judo, de Shito-ryu (forme de karatedo) ou d’Aïkido. Incité par mon éternel partenaire d’entrainement, Matthieu, qui est également le fils de mon second enseignant (en judo et jiu-jitsu, le premier ayant été Roland Hernaez à l’âge de six ans) j’ai décidé de lire l’histoire de ce fameux Miyamoto Musashi.

Je me suis attelé à la tâche avec ferveur et j’ai dévoré dans l’été les deux volumes de son édition française : La pierre et le sabre, La parfaite lumière.

 

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Comme pour Don Quichotte, mais en mieux à mes yeux de jeune guerrier, j’y trouvais un personnage haut en couleur et son alter égo, fainéant et bien plus peureux.

 

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Mais surtout, si je n’ai jamais vraiment été fan d’une personnalité ou d’une star, j’adoptais tout de suite ce modèle de conduite et de travail de l’esprit pour arriver à atteindre mes objectifs dans la vie.

Durant l’année scolaire qui suivi, mes notes dépasseront toutes mes attentes en français. La lecture avait été le déclic de ma mémoire de l’orthographe et de ma compréhension de bien des choses.
Après ces deux blocs, plus aucun livre ne m’a impressionné ou rebuté de par sa taille. Et je me suis mis à en dévorer pas mal.

Côté pratique, je n’ai plus jamais douté de ma voie. Si je suis beaucoup passé d’un dojo à un autre au cours de ma vie, cela a été pour comprendre l’essence de la pratique. D’abord en essayant de me constituer un éventail technique le plus large possible. N’étant pas très fort physiquement et étant vite blessé, j’essayais de compenser ce manque par le travail technique. Puis, comprenant que je n’étais pas sur la bonne voie, j’ai recherché le point commun à tout ça : les principes inhérents à l’utilisation de mon corps, le but de chaque pratique et ce qu’elle entrainait sur le long terme.

Sans chercher à me prendre pour Miyamoto Musashi, je souhaitais transformer le Takezo que j’étais en quelque chose de plus accompli et de plus subtil. Le roman de la vie de ce personnage m’a beaucoup aidé à avancer dans cette voie. Le seul ouvrage écrit par Musashi, le traité des cinq roues, est devenu un support de réflexion très important. Loin d’en comprendre encore toutes les nuances et subtilités, cela m’éclaire sur beaucoup de sujets dans mon quotidien.

J’ai ensuite fait une rencontre qui a vraiment marqué ma vie, celle avec Issei et Leo Tamaki. Leo était très développé musculairement mais je ne sentais absolument aucune force dans ses techniques. J’étais juste aspiré et je tombais. Je voyais en Leo celui qui incarnait le mieux à mes yeux le Samouraï et son l’héritage martial.

Comme je le confiais récemment à Issei, je voyais un samouraï bouger quand je regardais Leo pratiquer tandis que je voyais le sabre derrière chaque mouvement d’Issei. Il me dit: « j’ai réussi à effacer le samouraï en moi, il ne me reste plus qu’à effacer le sabre ».

 

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Kogaratsu, par Michetz

 

Ces hommes sont vraiment très perturbants et tellement enrichissants. Il est pour moi un vrai plaisir de me sentir comme un gamin débutant dans leurs cours. Après un taïkaï où je rencontrais de nombreux enseignants et maîtres de diverses disciplines, Leo m’a demandé si tout allait bien pour moi. Je répondis que « oui, toutes ces disciplines m’étaient très accessibles et faciles à pratiquer, en raison de mon background éclectique, et que l’Aïkido Kishinkaï restait ma seule zone d’inconfort et que c’était pour cela que je m’y plaisais ».

J’ignore ce que c’est que de se comporter comme un maître de budo. Mais Leo est l’une des personnes les plus humaines et sincèrement ouvertes que je connaisse. J’en ai fait mon maître et je suis heureux d’être devenu son ami. À partir de cette rencontre, qui a été la plus importante dans mon périple martial, j’ai compris véritablement où je voulais aller dans le Budo et dans ma vie.

Fermant la boucle de cette petite histoire, je relayais le post de Leo en me rappelant toutes mes lectures sur le sujet. Et mes rencontres dans les écoles héritières du samouraï.

 

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Matsuura Masato, par Jérôme Liniger, studio irrésistible

 

Cette nouvelle série utilise des codes contemporains qui forcément ne correspondent pas à notre vision moins profane. Cependant, je pense que cela permettra très probablement de toucher et d’intéresser une nouvelle génération. S’ils peuvent à leur tour s’inspirer de la vie de Miyamoto Musashi pour faire évoluer la leur, quel que soit le support et la fiction ajoutée ce sera une bonne chose.

 

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De mon côté, cela a été comme une piqure de rappel. Je me suis enfin décidé à me lancer dans la tenue d’un blog afin de partager mon expérience, essuyer les critiques et participer aux réflexions communes sur les pratiques martiales et sportives, les moyens d’y progresser, leurs limites physiques et mentales et les moyens de les repousser.

 

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Mutsuo Koga, AFP/Toshifumi Kitamura

Quelques liens et lectures complémentaires sur le sujet :

http://www.musashi-miyamoto.net/qui-est-musashi-miyamoto.html

http://nitenichiryu.wordpress.com/