Tous les articles par Fabien Gap

Coach de l'extrême.

Heureusement, nous ne nous battions pas comme ça !

J’ai récemment regardé RED.

Adaptation Cinématographique de RED
Adaptation Cinématographique de RED

R.E.D. c’est pour Retraité Extrêmement Dangereux. Des retraités de la CIA reprenne du service involontairement mais avec plaisir pour vivre une aventure menée tambours battants par le spécialiste américain de « l’espionnage et châtaignes », Bruce Willis.

Tous les clichés sont là, de ceux du cinéma américain à ceux concernant la CIA. Donc, j’ai doré !

J’ai très vite enchaîné par R.E.D. 2.

Bon, on retombe d’un cran dans la qualité, malgré l’arrivée de nouveaux acteurs de marque, dont le beau gosse de service Byung Hun Lee.

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Byung Hun Lee dans le rôle de Han Cho Bai, charismatique tueur spécialiste des arts martiaux.

Le personnage de Han Cho Bai est l’un des meilleurs tueurs à gage au monde. Son origine asiatique semble justifier sa pratique martiale.

Il maîtrise donc l’art subtil de tuer en toute discrétion et celui de distribuer des bourres-pif façon kung fu.

Je trouve qu’il y a actuellement de belles originalités quand au style martial employé par les chorégraphes de cinéma. L’aïkido percutant de Steven Seagal, l’arnis de Jeff Imada (que pratique Matt Damon dans La mémoire dans la peau), le muay thaï boran avec Tony Jaa, le judo qui revient un peu dans les film chinois, le krav maga, le wing chun…

Au cinéma, impressionner compte autant que se battre
Au cinéma, l’originalité fait vendre

Du coup, il est un peu dommage de voir et revoir des scènes de combats un peu trop similaires qui font que chasseurs de vampires, gangsters, anges et même Robin des bois sont des pratiquants assidus de kung fu.

Ici, dans RED, le mélange des genres est plutôt sympathique. Il y a le bon vieux boxeur, un peu de jiu-jitsu brésilien, quelques trucs directs et très simples qui sont assez proche de ce qui marche le plus, du kung fu/taekwondo (encore ! mais plutôt bien interprété, si ce n’est que les enchainements sont constamment coupé pour changer de plan).

Des coups de pieds audacieux, ou l'esthétisme prime sur le réel
Des coups de pieds audacieux, ou l’esthétisme prime sur le réel

Quand est-il pour de vrai ?

Je le dis tout de suite, pour la CIA il faut aller voir sur National Géographique. Ce n’est pas mon domaine.

En France, la nécessité de formations assez courtes a toujours incité à rester sur des choses simples, empruntes de bon sens et d’une connaissance de bases des points vitaux principaux. Donc, pas de coup de pieds sautés, de revers retournés…

Depuis le close combat de la seconde-guerre mondiale, les choses ont changé et c’est tant mieux ! Ces 25 dernières années ont vues des réformes régulières des systèmes de combats des hommes de terrain.

La cause n’est pas la rencontre sur le terrain de combattants plus aguerris mais l’augmentation du nombre d’engagés déjà pratiquants d’art martiaux. La démocratisation de nombreuses écoles jusqu’alors confidentielle en France a favoriser cet essor. Les soldats déjà pratiquants ont étudié un panel plus large de techniques.

Il persiste toutefois des techniques qui ne permettent pas d’éviter la blessure si l’adversaire fait montre d’une réelle agressivité ou d’un minimum de sens du combat. Mais les choses sont longues à changer dans nos vieilles institutions.

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Des classiques toujours enseignés, quoi qu’un peu obsolètes en l’état.

Dans les forces spéciales les choses sont un peu différentes. Le taux de ceintures noires y est élevé et les moniteurs ou instructeurs en combat au corps-à-corps sont nombreux chez les sous officiers.

Dans les unités hyperspécialisées (renseignement, opérations spéciales, GIGN…), c’est encore autre chose.

Le GIGN par exemple (que je n’ai pas fréquenté), les stages avec différents enseignants renommés se sont enchainés. Son besoin de techniques explosives d’intervention s’est concentré un temps sur le krav-maga. Maintenant, ce sont les membres eux-même qui se perfectionnent et apportent leurs savoirs aux autres sans qu’il n’y ai besoin de faire appel à des intervenants extérieurs.

Il en était un peu de même pour les unités dans lesquelles j’ai travaillé. Comme tout militaire, nous courrions tous les matins, du footing urbain au raid dans la garrigue. Puis nous alternions ensuite entre la salle de combat et la salle de musculation.

Le combat.

En réalité, nous nous retrouvions au dojo dès qu’un moment de libre le permettait pour combattre ensemble en ju-jutsu brésilien ou en boxe thaïlandaise. Certains étaient dans le civil des compétiteurs aguerris, en free-fight, jissen karate, muay thaï ou encore en judo.

Malgré tout, le gros de l’entrainement restait la boxe. Les techniques de grappling n’avaient pas les faveurs lors des entrainements collectifs. Les raisons ?

La base était la boxe, pour forger l'esprit
La base était la boxe, pour forger l’esprit

Si elles ont démontré leur efficacité au sein de la cage de l’UFC ou sur les rings, il en est tout autres dans des environnements hostiles et accidentés, qu’ils soient urbains ou forestiers.

En un contre un, il est vrai que l’on peut vite se retrouver à s’agripper et se retrouver au sol. Mais cela est à éviter dès que l’on se retrouve à deux contre deux, deux contre cinq…

La perte de verticalité met en position d'inferiorité
La perte de verticalité met en position d’infériorité

Ensuite, le fait de porter sur soi du matériel, sac à dos, poches pleines, ou appareil photo autour du coup change grandement la donne et ne permet plus les mêmes mouvements, Naturellement, on a dans ce cas tendance à mouvoir le corps de façon homo-latérale, bien que ce ne soit pas une composante recherchée ou enseignée. Les pratiquant de karaté ou d’aïkido y sont généralement plus à l’aise, s’ils ne restent pas figés dans leur forme.

Un équipement qui ne permet pas la fantaisie
Un équipement qui ne permet pas la fantaisie

Et le dernier élément à prendre en compte et non le moindre, la présence d’armement, sur soi ou sur les autres. L’utilisation priorisées ou pas des armes à feu, leur présence en main, à la cuisse ou sous la veste sont des critères qui sont peu abordés dans les arts martiaux mais qui étaient primordiaux pour nous.

Pour ma part, j’arrivais avec un bon passif en judo, muay thaï et certains ju-jutsu, où j’étais déjà instructeur.

J’aimais aussi beaucoup l’aïkido que j’avais pratiqué avec d’éminents professeurs, mais maintenant que je ne me consacre quasiment plus qu’à cette discipline (avec le sabre et quelques autres douceurs…), je me rends compte que je n’y avait rien compris, me contentant d’utiliser seulement les axes et les leviers, qui ne sont qu’une toute petite partie de la base de la compréhension de cet art.

Cependant, à cette époque, le plus gros de ma pratique martial et de ma forme de corps étaient celles étudiées au sein des dojos de Shorinji Kempo, ce qui, malgré la rigueur des formes, me permettait de m’adapter facilement à tout nouvel enseignement ou nouvelle situation.

Technique de contrôle du Shorinji Kempo
Technique de contrôle du Shorinji Kempo

Il n’y a donc pas de style exclusif retenu car c’est à chacun de se former en plus des stages spécifiques et d’ainsi venir enrichir les autres de ses expériences. Les qualités de l’individu priment sur le style martial.

Et quel individus ! M’entrainer avec eux m’a donné une approche très particulière du combat ou de comment appliquer une technique en situation réelle. Si la discrétion est parfois de mise, et j’ai moi-même pu par la suite mettre au point et enseigner tout un panel de techniques discrètes qui même filmées ne font pas montre d’agressivité, l’essentiel de nos entrainement est de nous amener à une rusticité de corps et à un esprit inflexible.

Ne pas reculer, frapper, saisir, tordre, pousser, déséquilibrer, se servir de n’importe quel objet, peu importe le moyen, le but n’est pas de gagner, c’est de ne jamais perdre.

Vincent Cassel, dans un style improvisé et expéditif, au cinéma.
Vincent Cassel, dans un style improvisé et expéditif, au cinéma.
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La pratique émotionnelle

Quelle est l’incidence du moral sur la pratique et l’apport de la pratique au mental ?

Alors, pas de thèse, antithèse et synthèse résultant sur un avis mitigé et ménageant tous les égos, ce qui ne ferait pas avancer le problème, si toutefois problème il y a.

Plutôt que de rentrer tout de suite dans une étude psychologique ou sociologique de la pratique, je souhaite commencer par une approche pragmatique de la physiologie de l’homme. Une vision plus psychomotricienne.

Topographie des larmes, par Rose-Lynn Fisher
Topographie des larmes, par Rose-Lynn Fisher

Il existe une multitude d’interactions entre le soma (le corps) et la psyché. Comment pourrait-il en être autrement ? Il est d’ailleurs regrettable de constater que trop de disciplines (médicales, sportives) ne font qu’étudier des parties décomposées sans les replacer dans un contexte global, dans un mouvement global, comme pour nous ici.

Pas d’apprentissage du mouvement de la main sans apprendre dans le même temps celui du coude, de l’épaule, de la hanche, du genou, du pied et la posture de l’esprit à avoir. Décomposer peut aider à corriger un défaut, pas à apprendre un mouvement.

Ainsi, pas d’approche du corps et des pratiques corporelles sans observation de l’émotion.

Signature Thermique des émotions, par Lauri Nummenmaa
Signature Thermique des émotions, par Lauri Nummenmaa

Connaître l’émotion pour corriger la posture (vers le non-agir).

Les influences de l’émotion et de la posture sont réciproques. Elles peuvent êtres volontaires (pour le Gaaarde à vous! par exemple) ou inconscientes. Elles affecteront de manière évidente la pratique et la vie quotidienne, tant dans leur physiologie que dans le message véhiculé auprès des autres (comme dans le cas d’une posture dépressive).

Les incidences athlétiques sont aussi diverses qu’importantes : victoire, performance, échec, usure, blessure, mort.

L'importance d'une posture parfaitement maîtrisée, corporellement comme intérieurement
L’importance d’une posture parfaitement maîtrisée, corporellement comme intérieurement

Comment connaître son moral ?

Lorsque je demande à mes enfants s’ils ont faim, ils me répondent parfois : « je ne sais pas ». Je dis alors : « et bien, regardez au dedans et dites-moi ».

Pour connaître son moral, il nous faut regarder en nous-même. Il faut également accepter l’émotion (peur, colère, tristesse) pour pouvoir la contrôler.

En psychomotricité, bien que je vulagrise grandement ici, on aide à rétablir un équilibre psychologique et émotionnel par l’activité physique et par la prise appliquée d’une posture (même si elle peut être exagérée) qui va aider à compenser un trouble.

Posture dépressive due aux tensions des chaines musculaires antero-médianes / Posture neutre
Posture dépressive due aux tensions des chaines musculaires antero-médianes / Posture neutre

Pour nous, la prise de conscience de nos émotions, qu’elles soient du moment ou accumulées, doit nous aider à nous en détacher afin de délier les tensions musculaires qui vont parasiter la structure du squelette et le mouvement ou la séquence désirée.

On doit rester zen, en somme ?

Rien n’est plus réducteur que cette expression, le zen n’étant pas moins l’appellation japonaise d’un courant de pensée et d’agir (de non-agir ?) de la doctrine du « Grand Véhicule » (Mahayana) du Bouddhisme. Je dis d’ailleurs souvent que le zen ne veut pas dire ne pas avoir d’émotions mais agir au delà de l’émotion.

Dans la pratique, agir en dehors de l’émotion n’est possible que si l’on arrive à se défaire des tensions perturbatrices intérieures. Inutile donc de « jouer au dur », ce qui n’est qu’une armure et ne modifie pas le cœur et qui ne ferait qu’ajouter aux tensions et repousser le problème à plus tard (à plus grave aussi).

De plus, jouer au dur nous donne une hyper-tonicité musculaire qui est complètement antagoniste avec la perception de l’action (anticipation consciente et inconsciente) et la réaction la plus déliée et la plus prompt possible. Cela galvaude aussi l’image de soi et ne permet pas d’appréhender nos lacunes et compétences objectivement.

La solution ?

Être sensible. Cela ne veut pas dire être hyperémotif mais être à l’écoute de soi (corps et esprit) avec finesse, avec une grande sensibilité. Écouter ses émotions, écouter son corps, adoucir les unes, déverrouiller et libérer l’autre.

Émotions et chaînes musculaires
Émotions et chaînes musculaires

Connaître les autres, c’est sagesse. Se connaître soi-même, c’est sagesse supérieure.

Imposer sa volonté aux autres, c’est force. Se l’imposer à soi-même, c’est force supérieure.

– Lao-Tseu –

Concrètement, il est important de minimaliser les tensions musculaires afin d’atteindre une certaine neutralité corporelle. Pour se faire, la recherche de la verticalité (ou de l’horizontalité pour le nageur, du ten-chi-jin du samouraï…) est un bon moyen de se libérer de tensions parasites et d’atteindre une posture efficiente. De plus, cette recherche focalise l’esprit sur l’élévation, ce qui sans chercher à parler de spiritualité, peut avoir une incidence positive sur l’esprit et le moral.

Le corps en mouvement, où la non-pensée.

L’utilisation musculaire est donc sujette à nos émotions. Bien au-delà encore, la pensée (fugitive) va contrarier le schéma corporel de manière infime et ponctuelle et entrainer une baisse de performance ou un échec. D’où le besoin de se focaliser sur quelque chose.

L’erreur la plus courante est de se concentrer sur le défaut récurrent à corriger. Après coup, on dira souvent « mais je le sais en plus, que je ne dois pas faire comme ça ».

La pensée humaine est plus attentive aux choses négatives. N’êtes-vous pas plus interpellé par le sensationnel des informations ? Par l’accident de l’autre côté de la route que par le sourire de l’enfant dans la voiture qui vous dépasse ? Ne réagissez-vous pas plus aux calomnies de la real-tv qu’à la mitose filmée au microscope ?

Se focaliser sur le défaut en reviens à se concentrer sur quelque chose de négatif, difficile alors d’éviter de le réaliser, tant on l’a à l’esprit.

Pour gommer les défauts, il n’y a que l’entrainement répété, mais surtout appliqué. La visualisation a également un rôle primordial à tenir. Visualiser le parcours à suivre, l’endurance dont on fera preuve, la ligne d’arrivée franchie, la flèche au cœur de la cible ou simplement la survie ou encore même la montée sur le podium.

Visualiser permet au cerveau de répéter, sans les blocages dus au stress
Visualiser permet au cerveau de répéter, sans les blocages dus au stress

Dans l’action, mieux vaut se focaliser sur autre chose. mais l’entrainement à la visualisation permet de minimiser la réflexion une fois dans l’action.

L’idée est de s’affranchir des pensées involontaires puis de tendre complètement vers la non-pensée et rejoindre ainsi une posture mentale la plus neutre possible (à l’instar de la posture corporelle étudiée ci-avant).

La juste posture - L'esprit serein
La juste posture – L’esprit serein

Colère et agressivité.

Il y a eu dans l’histoire européenne des guerriers fort réputés dont on ne sait aujourd’hui que peu de choses. Parmi les unités spécialisées vikings je souhaite parler des Berserker (ou berserk, guerrier à la chemise d’ours – à l’allure du fauve).

On dit d’eux qu’ils étaient ivres voir drogués et entraient dans une fureur (divine ?) qui les rendait invincibles au combat. Des guerriers comme fous, mordants leur propre bouclier avant la bataille.

Si ces affirmations controversées trouvent peut-être une origine concrète (dans l’étude de l’Histoire, l’exception est souvent prise pour la règle), il reste peu probable que cette fureur soit générée par de tels comportements. Pourquoi ? Car en ce cas, on parlerait peu d’eux, tant ils mourraient vite dans les affrontements.

Guerrier Berserk, élite des combattants de mêlée.
Guerrier Berserk, élite des combattants de mêlée.

Internet regorge de vidéos exposant des personne saouls, agressives ou se battant. Si ces vidéos font la démonstration que la douleur est peu ressenties par ces abuseurs du goulot, elles mettent aussi en évidences que les autres sens sont également très diminués, notamment la perception de l’espace, du temps, la précision…

Il y a fort à parier que le viking qui se laisserait aller à de tels abus ne pourrait pas tenir le rôle d’officier dans une confrontation, d’unité d’élite ou de garde du corps, métiers que les textes nous confirment pourtant, surtout face à d’autres guerriers entrainés.

Cette fureur d’Odin était alors plus simplement un échauffement mental qui les galvanisait et leur conférait courage (et adrénaline) avant d’aller au combat. Il s’agissait peut-être de chansons scandées en cœur (comme les chants militaires), de discours plein de ferveur (que l’on retrouve dans chaque péplum ou film de guerre) ou même une simple concentration mentale issue de leur auto-discipline et de leurs pratiques (méditation dans la neige…).

En effet, la colère et l’alcool  peuvent avoir des effets proches (ceux qui ont déjà eu à faire à un forcené confirmeront) mais ne peuvent absolument pas être de bons compagnons dans la voie martiale.

Je ne parlerais pas ici de ce que j’ai pu vivre dans la rue (où je n’ai pas été l’exemple à suivre) ou de mes expériences professionnelles passées (où par contre la colère n’a jamais eu sa place) mais juste des arts martiaux. Une seule fois, je me suis mis en colère dans une compétition de judo afin de contrecarrer la peur que mon adversaire m’inspirait. Je me voulais être, avec mon corps frêle et mon esprit traditionaliste, un technicien avant tout mais ce jour-là, si je ne perdais pas face à une force bien supérieure, je gagnais lamentablement en blessant sérieusement mon adversaire. Je ne me suis plus laissé allé au côté obscur (enfin, j’essaie au moins que mon comportement ne sois pas le reflet de mon agacement intérieur).

Exit donc, les « mets-toi en colère ! », « énerve-toi »… Seule la sérénité intérieure permettra d’avoir une vision objective de la situation et de rester à l’écoute des changements de l’environnement.

Bannir la colère de son esprit et de son coeur
Bannir la colère de son esprit et de son cœur

Pour autant, j’ai eu de nombreux enseignants, avec des pédagogies très variées.

L’une d’elle consiste à entrainer à la dure et estimer que seuls les meilleurs survivront et vaincront. Ce n’est pas du tout dénué d’intérêt et en effet, c’est une façon de faire qui fabrique des guerriers ou des champions, avec toutefois un fort taux de démissionnaires durant le cursus de formation.

Des pédagogies adaptées aux besoins
Des pédagogies adaptées aux besoins

J’ai à cœur de penser que ce n’est pas là la seule voie vers l’élite. D’autres pédagogies peuvent emmener encore plus de monde vers la maîtrise, dans un délais moins court toutefois.

J’ai longtemps aimé « aller dans le dur », comme par exemple lorsque j’ai fait le tour de France en courant un an après avoir réappris à marcher. Ce dont je ne tire plus aucune fierté mais en ressent plutôt un peu de honte pour ma grande bêtise et mon orgueil.  J’ai ensuite appris avec la pratique de l’apnée sportive que le Dur pouvait revêtir bien d’autres aspects. Avancer dans la douleur, tout en restant serein et détendu, sans rage, sans contraction inutile, sans mollesse non plus ni obstination insensée est bien plus difficile.

Alors quel est l’intérêt de ces pratiques dignes des commandos ? Ce sont des voies différentes pour des objectifs différents. Les besoins sont parfois express et les objectifs à plus ou moins court et moyen terme.

Ces entrainements éprouvants où avoir la niaque est la première vertu ne sont pas forcément à ignorer. J’ai même un grand respect pour les personnes qui percent dans cette voie.

Togashi Yoshimoto, fondateur du Mumonkaï karate, frappant du tranchant de la main sur les arbres durant sa retraite en montagne dans les années 70
Togashi Yoshimoto, fondateur du Mumonkaï karate, frappant du tranchant de la main sur les arbres durant sa retraite en montagne dans les années 70

Si l’on constate au départ de ces pratique une débauche de virilité et de tensions inutiles, l’entrainement à la dur exige un investissement corporel et mental sans faille. De plus, il nous met dans une situation de stress continue qui ne peut qu’aider à mieux gérer nos émotions lors d’un conflits.

S’entrainer à se fâcher (pour de faux) avec un partenaire que l’on connait et apprécie donne paradoxalement la capacité à contrôler sa colère (se fâcher pour de faux, encore) avec l’adversaire ou la situation véritable.

Il est vraiment plaisant de croiser des combattants de free-fight ou de kyokushinkaï et de voir qu’ils sont prompt à rire et ne se prennent pas au sérieux (hors caméra) ou qu’ils font preuve d’une paix intérieure exemplaire. En se forgeant, on trouve le moyen de s’assagir.

J’ajouterais que l’entrainement physiquement dur conjugué avec des randoris les plus réalistes possible donne une vision très pragmatique de la pratique et une capacité à gérer son stress qui font défaut à de nombreux enseignants ou sportifs que j’ai pu croiser par le passé.

Ne voit-on pas de plus en plus de sportifs, toutes disciplines confondues, faire des stages commandos ou martiaux intenses afin de s’affuter, corps et esprit ?

Royama Hatsuo, karaté Kyokushinkaï
Royama Hatsuo, karate Kyokushinkaï

Amour et compassion, l’émotion au service de la technique.

Quel que soit la vie que l’on mène, il arrive un moment où l’on cherche un sens à ce que l’on fait. Nous cherchons une philosophie, laïque, spirituelle ou profondément religieuse. Nous voudrions qu’il y ai quelque chose de profond dans notre démarche, dans la voie que nous suivons.

« Life requires living », Annelie Pompe, par Katarína Linczényiová

Le surfer expose alors tout ce que lui apporte sa discipline, qui plus qu’une discipline est une passion, plus qu’une passion est un mode de vie. L’apnéiste explique que c’est avant tout une expérience sensorielle, à la limite du spirituel, une plongée en soi-même, une harmonisation à son environnement. Et le guerrier annonce que son art n’a de valeur que s’il est mis au service de la communauté ou s’il sert à protéger, voir à éduquer les gens, pas à les combattre.

J’ai découvert au travers de l’Aïkido des notions encore plus subtiles et complexes à appréhender: la compassion, l’harmonie avec l’autre. Mais qu’est-ce donc ? Je souhaite là vraiment m’éloigner de la philosophie pour rejoindre le thème de cet article, émotion et pratique.

Fondé par Ueshiba Moriheï, il y a dans ce budo une volonté de détourner l’action de l’adversaire et de contrôler ce dernier tout en le préservant physiquement. Il s’agit de mettre un terme au conflit, à l’agression, sans blesser l’agresseur, c’est à dire avec un sentiment de compassion.

Ce concept est probablement l’un des plus incompris par les jeunes pratiquants. Comment aimer la personne qui tente de porter atteinte à notre intégrité ? Je pense n’y être jamais arrivé. Je crois que c’est plus vers une compassion pour le genre humain qu’il nous faut tendre. Une pensée plus globale qui, si elle ne nous pousse pas à aimer pleinement chaque individu croisé, elle nous aide à mieux aborder nos relations quotidiennes, conflictuelles ou pas. Inutile donc de se faire moine. Il suffit de se montrer humain, avec les valeurs que l’on voudrais voir s’élever chez l’Homme.

Dans la pratique, cette recherche d’amour et d’harmonie (intérieure, de sentiment d’harmonie) avec le partenaire est parfois très recherchée au détriment de la technique. Il y a une sorte de connivence entre les pratiquants, ou entre le maître et ses élèves, et le pragmatisme martial disparait.

Que l’on ne s’y trompe pourtant pas. Les techniques d’aïkido sont issues d’école de ju-jutsu qui ont subi  l’épreuve du champ de bataille ou en sont les héritières à court terme. Ueshiba Senseï n’en a d’ailleurs, à ma connaissance, jamais modifié la forme. Les techniques de l’aïkido, à l’instar du judo, avaient à la base pour fonction de neutraliser (avec toutes les nuances que cela peut comporter, de la luxation à la mort) ou d’amener à un position ou il serait aisé de mettre à mort.

Une technique éprouvée
Une technique éprouvée

Ce qui change n’est alors pas la technique mais l’esprit dans lequel on la réalise. Surtout, cela nous poussent à se perfectionner dans notre art pour arriver à en maitriser tous les aspects, le premier et non étant le contrôle de notre corps. Pas besoin de bons sentiments envers les autres pour cela ? à voir…

Dans l’aïkido, j’ai pu souvent entendre qu’il fallait saisir l’adversaire avec son cœur… Mouais, mouais. Et pourtant, lorsqu’on le fait vraiment en pensée, cette visualisation amène le corps dans les meilleures dispositions physiques et physiologiques (pour ne pas entrer dans le débat du Ki).

Ueshiba Moriheï, fondateur de l'Aïkido
Ueshiba Moriheï, fondateur de l’Aïkido

J’en ai fait plusieurs fois l’expérience. Avec un chat notamment (ne riez, pas ! Oh et puis si, ça mérite). L’animal ne m’appartenait pas mais que j’étais le seul à pouvoir toucher et attraper sans dommages lorsqu’il était en colère. J’imaginais que mon cœur et mon affection pour lui le caressaient et le saisissait avant même que mes bras ne bougent. Bon, pas de preuve en soi, je suis bien d’accord  (sauf pour qui connait Tom Dorrance, le père des chuchotteurs/éthologues américains).

Plus concret à mes yeux, lors d’un stage, je n’arrivais pas à reproduire une technique qui paraissait pourtant toute simple. En regardant l’un de mes sempaïs (Alexandre Grzegorczyk, pour ne pas le nommer 🙂 ), j’ai eu l’impression qu’il accueillait son partenaire en lui, ou au travers de lui (nagare, laisser s’écouler), « comme » s’il accueillait un être aimé au creux de lui. En reproduisant cette idée, la technique est passée toute seule.

Depuis, j’essaie d’adopter cette attitude lors que je me trouve confronté à une difficulté technique.

Ainsi, le sentiment peut orienter favorablement la dynamique corporelle. Cela consister à imaginer (ou essayer de ressentir) un feu d’artifice ou une explosion de joie dans la poitrine pour le sauteur en hauteur, devenir le vent pour l’escrimeur, devenir l’eau pour l’apnéiste… Sans toutefois jamais perdre la conscience de ce que l’on vie. Cette visualisation plus émotionnelle n’a cependant qu’un temps. Elle fait partie de l’entrainement et devra disparaitre de la conscience (donc pas disparaitre totalement) lors de l’exécution du mouvement en situation réelle.

Esprit-émotion-corps. Voici un Tout poussé par la pensée et la volonté vers l’acte réflexe afin de se transcender dans notre Voie.

Quoi qu’il en soit, ne surjouez pas, ne vous dissimulez pas. Ressentez votre corps, votre esprit. Ressentez tout ce que vous êtes. Et acceptez-le ou devenez celui que vous voulez être.

Je finirai sur une phrase de l’un de mes anciens professeurs de karate:

« Il y a un temps pour chaque chose. La victoire mérite la joie et la fête.

Ensuite, on passe à autre chose. » J-M O.

Jo-Wilfried Tsonga, explosion de joie (photo: ledauphine.com)
Jo-Wilfried Tsonga, explosion de joie (photo: ledauphine.com)

Aurelia Voyer – 1/ La Passion en un Souffle.

Dans ma vie quotidienne, je croise et rencontre vraiment de nombreuses personnes. Que ce soit autour des bassins d’apnée, en mer, dans les dojos, les salons, sur les réseaux sociaux, les forums…

Malheureusement beaucoup ne sont que des figurants au milieu de la foule, voir des figurants dans leur propre vie. Mais certaines de ces personnes m’impressionnent, d’autres m’inspirent, quelques-unes me touchent particulièrement.

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Fraicheur Aurélia , la fraîcheur au naturel.

 

Avec Aurélia, c’est tout ça à la fois.

 

Je suis un homme sensible. Je ne m’en cache pas et cela me sert bien plus que ça ne me dessert. Je suis un homme sensible mais aussi un homme entraîné. En tant que coach, mon expérience me donne un œil avisé. Lorsque j’ai croisé le profil électronique d’Aurélia, et malgré l’abondance de profils similaires, je me suis tout de suite arrêté. Pourquoi ? Je ne saurais le dire. Mais après quelques mails échangés, j’ai eu la conviction que je ne m’étais pas trompé. J’étais tombé sur une sportive enflammée par sa passion et au potentiel énorme. Aurélia est une femme entière. Elle se donne sans concession, pour sa famille, pour ses amis, pour son sport. Et son sport, c’est Vivre sans Air !

            

A peine débutante dans la discipline de l’Apnée Sportive, elle est rapidement devenue une rivale de taille pour les autres féminines. D’ailleurs, c’est avec les garçons qu’elle s’entraîne. La difficulté, entrer dans le dur, ça ne lui fait pas peur. 

C’est avec une fierté toute particulière que je l’ai vue gravir progressivement les marches des podiums, et c’est avec une grande émotion que je la vois devenir Championne d’Île de France, le 19 avril de cette année.

 

J’avais décidé de créer un fil rouge sur mon blog (voir La Transversale) nous permettant de la suivre dans son évolution et de l’écouter exprimer son vécu et ses émotions. Sans plus attendre, voici donc la première interview d’Aurélia Voyer pour Subo Subo.

Echange et Concentration
Échange et concentration avant une épreuve

  

 

Bonjour Aurélia, peux-tu nous parler de la discipline que tu pratiques et de ses particularités ?

Bonjour Fabien. Je pratique l’apnée en piscine. La mer m’est peu accessible, étant donné que j’habite à Paris, et plonger en carrière me refroidit au sens propre comme au figuré ! Je le fais uniquement pour préparer le A3 et améliorer ma technique. J’envisage par contre d’emménager dans le sud et de découvrir l’apnée en mer dans un an ou deux, quand j’aurai atteint mes objectifs en piscine. Priorité à la compétition!

La vie sans air, quelques secondes d'intensité
La vie sans air, quelques secondes d’intensité

L’apnée a de nombreux visages: le statique (immersion des voies aériennes dans un bassin à faible profondeur le plus longtemps possible), le dynamique avec ou sans palmes (nage en apnée sur la plus longue distance possible). Pour le sans palmes, la technique de brasse est particulière.

Puis, d’autres épreuves existent en profondeur : on peut se haler le long d’un boot (immersion libre), descendre avec une monopalme ou en bipalme (poids constant), ne faire que de la brasse (poids constant sans palme), utiliser un poids ou une gueuse pour descendre (poids variable, no limit, skandalopetra)… C’est une discipline très riche où il est rare d’être bon partout tellement cela requiert des qualités différentes.

Comment es-tu venue à l’apnée sportive? Quelles ont été tes premières expériences ?

Je suis venue à l’apnée à la piscine, avec mon père. J’aimais cette sensation de liberté que l’on a sous l’eau. Ce silence m’apaisait beaucoup. J’adorais aussi être chronométrée. On faisait des concours avec mon père en s’accrochant à l’échelle. Ce sont de bons souvenirs et comme je ne suis pas très proche de lui de par nos différences de caractère, ça crée un lien. J’ai d’ailleurs reçu en héritage son souffle et son endurance de footballeur.

Contrôle de sécurité
Contrôle de sécurité par pression dans la main

Evidemment, comme beaucoup, vers l’âge de 12 ans j’ai été marquée par le film Le Grand Bleu de L. Besson. Mais c’est seulement à 27 ans, en 2010, que j’ai eu envie de faire de l’apnée un sport. L’idée ne m’avait jamais effleuré l’esprit auparavant. Pourtant, j’avais déjà pratiqué des sports en rapport avec l’eau, notamment la natation et l’aviron. Mais à cette époque l’apnée n’était pas encore une discipline très connue en province. Je n’y ai donc tout simplement pas pensé.

J’ai débuté dans un club de chasseurs, Abalone Chasse à Bordeaux, alors que j’étais en poste là-bas. C’était assez libre, trop sans doute pour une personnalité comme la mienne. Les entraînements étaient organisés sur le moment, les A3 et A4 étaient en autonomie, je les suivais déjà. Il n’y avait pas réellement de directives, à part surveiller son binôme. Avec le recul, cela ne me correspond pas. Je suis une passionnée, un brin casse-cou, je veux aller toujours plus loin, il me faut donc être encadrée et avoir un entraînement rigoureux.

C’est Eric Lachiver qui m’a donné le goût du statique dans ce même club. J’ai fait mes premières 5’15 en 2011. J’ai tenté une compétition pour voir, mais j’ai trop poussé, et j’ai fait une PCM à 4’45 (Perte de Coordination Motrice, ou communément appelée samba). A cette époque, je ne prenais aucun recul sur la situation, sur ma façon d’aborder l’apnée et mon corps, je m’en voulais juste de ne pas être capable de réussir.

Suite à mon emménagement en Ile-de-France, je me suis inscrite à la 7e Apnée, mais j’ai dû arrêter rapidement les entraînements pour des raisons professionnelles. J’étais épuisée et n’arrivais pas à suivre le rythme.

Je n’ai donc repris l’apnée qu’en septembre 2013 avec l’AS Diderot 12 qui est un club tourné vers le loisir, ce qui ne me convenait pas, et enfin avec Apnée Passion en janvier 2014 où j’ai trouvé mon bonheur en matière d’entraînement et d’exigence.

J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir m’inscrire dans ce dernier club.

Pour la petite histoire, je suis allée à une compétition, seule, sans encouragement ni coach. Courbevoie en décembre 2013. C’est là que j’ai rencontré David Leclerc avec qui j’ai beaucoup discuté. Il a compris que personne ne me soutenait et m’a encouragée à contacter le président d’Apnée Passion. Lors de cette véritable première compétition, j’étais à jeun, j’avais le cœur qui battait trop fort, une combinaison trop épaisse, l’eau était chaude, j’étais complètement déshydratée, j’avais fait un échauffement trop long jusqu’à 4’30… Bref: syncope directement. Je me rappelle nettement avoir demandé quel temps j’avais fait, alors que je portais encore le masque à oxygène… Maintenant j’en ris, mais à ce moment-là, c’était un anéantissement. Je ne me suis pas laissé abattre : j’ai rejoint Apnée Passion et avec Eric Poline et David Leclerc, on a tout repris à zéro. On m’a appris à écouter mes sensations.

La joie de l'accomplissement
La joie de l’accomplissement

On parle souvent de sensations dans le sport (ou d’explorations sensorielles). Quelles sont les sensations que tu y trouves ou celles que tu recherches ?

En apnée, je recherche, certainement comme beaucoup, les sensations de liberté, de glisse, de légèreté, de bien-être… Un cocon d’eau. Mais pour être honnête, ce ne sont pas tellement les sensations qui m’intéressent dans l’apnée. Cela touche plus à un idéal pour moi. J’aime l’idée d’absolu, je recherche le dépassement avant tout. Réussir à atteindre quelque chose qui à première vue semble inaccessible ou dangereux. C’est cela qui m’attire irrésistiblement. Mais depuis une bonne année, j’ai compris que cette notion de dépassement exigeait de moi que je me connaisse mieux, que je sache où sont mes limites, celles de mon corps, celles de mon mental… C’est donc une quête de soi, une quête de l’équilibre à travers la démesure.

Comme en suspens, durant un épreuve de dynamique
Comme en suspens, durant une épreuve de dynamique. l’équilibre interne est primordial

Quels sont les autres sports (ou pratiques) que tu affectionnes ?

J’ai pratiqué l’aviron en Charente. C’est très physique et méditatif. Ramer en cadence ou se laisser glisser au fil du courant… Cela me manque parfois, mais impossible de conjuguer l’enseignement, le shiatsu, l’apnée et l’aviron. Les jours et les nuits sont trop courts !

Je me suis remise à courir mais je manque de rigueur et j’ai du mal à m’y tenir avec mes trois entraînements d’apnée par semaine. Puis, mes genoux sont fragiles et j’ai des douleurs parfois. Je compte m’offrir un vélo d’appartement cet été.

Cet hiver, j’ai découvert le ski de fond. 30km par jour pour traverser une partie du Jura avec un ami apnéiste. Je pense avoir trouvé ce qu’il me faut comme sport en cette saison.

De manière générale, j’aime tester divers sports. Par exemple, j’ai essayé la nage en eau vive en mars. J’ai bien souffert dans l’eau froide de l’Eure mais cela change d’être en milieu naturel, c’est plus spontané, cela m’a beaucoup plu. A voir pour le cardio… Tout est question d’organisation.

En parallèle, je pratique le shiatsu depuis deux ans à l’École de Shiatsu Thérapeutique de B. Bouheret. Je souhaite en faire un métier, rester professeur de Lettres un temps, puis devenir praticienne progressivement en diminuant mes heures d’enseignement. Le shiatsu est une technique de massage énergétique japonais, proche de l’acupuncture, sauf que cela se pratique avec les pouces, la paume des mains et les coudes parfois. On fait aussi des fluidiques qui apaisent les émotions, comme en reiki. Cette technique ancestrale prend son origine dans les arts martiaux. La posture, le souffle, le rythme sont donc essentiels… Il faut être bien centré en soi pour être un bon praticien de shiatsu. Évidemment, cela exige de changer de mode de vie et donc des années de pratique et d’introspection.

Groupe de Shiatsu
Aurélia, au sein de son groupe à l’École de Shiatsu Thérapeutique de B. Bouheret

Est-ce que tu y vois des liens, une certaine continuité avec ce que tu fais ? Ou y vois-tu des choses bien séparées, bien cloisonnées ?

Pour moi, le lien entre l’apnée et le shiatsu est évident. Je travaille sur moi dans les deux cas. Apprendre à maîtriser mes émotions, les transformer en énergie positive, rechercher l’équilibre… C’est quelque chose que j’ai fait aussi en pratiquant l’Ashtanga yoga. J’y reviens avec la compétition. Accompagné de quelques exercices de visualisation et de postures de Qi Gong, c’est idéal comme échauffement.

Shiatsu Germain Chamot
Shiatsu, littéralement « pression des doigts », ici par Germain Chamot

Comment abordes-tu ta pratique au quotidien (ton mental en arrivant à l’entraînement, par exemple, ou ton changement d’humeur par rapport au reste de la journée) ?

Je ne fais rien de particulier. Je manque de temps entre le travail et l’entraînement. Mais avant les compétitions, je suis plus rigoureuse : je fais plus attention à mon alimentation, je ne bois pas d’alcool, je teste mon protocole de statique à sec, je reçois un shiatsu trois jours avant le jour J et je médite dans la posture de l’arbre ou je tiens les tigres en respect (Qi Gong).

Qi Gong
Posture de l’arbre, Qi Gong

Je consulte aussi une sophrologue et cela me fait le plus grand bien. Elle m’aide à gérer mon stress et mon émotivité. Il arrive encore que des entraînements ne se passent pas aussi bien que je le voudrais parce que mon mental est miné par une mauvaise nouvelle, une dispute, des tensions en classe etc. Cependant, j’arrive de mieux en mieux à me mettre dans ma bulle. Avant mes premiers 125m lors de la 3e manche de Coupe de France à Montreuil, j’ai fait un exercice de visualisation et je suis certaine que cela a joué. J’ai gagné d’un seul coup 15m sur ma dernière performance, ce n’est pas anodin. Quelque chose a changé ce jour-là. J’ai senti une sorte de déclic. J’ai pris un peu plus confiance en moi et j’aborde la compétition avec plus de calme.

Qu’est-ce que ta pratique t’apporte ? Qu’est-ce qu’elle a changé en toi ?

L’apnée m’enseigne à me poser des limites, à calmer mon impatience, tant dans le bassin qu’au quotidien. Je suis une fonceuse et ce côté tête-brûlée ne m’a pas valu seulement une syncope et plusieurs PCM. Aujourd’hui, j’apprends à me dépasser tout en respectant les limites actuelles de mon corps. Et des autres.

Y a-t-il une personne (vivante ou décédée) qui t’inspire particulièrement ?

Plusieurs personnes ont su me parler, souvent avec douceur et justesse, pour me faire réfléchir et m’aider à avancer.

D’un point de vue symbolique, le poète Rimbaud me fascine depuis l’adolescence. C’était un auteur qui voulait tout vivre, tout traverser, au point de s’en brûler les ailes et d’arrêter d’écrire. Pour moi, il incarne cette quête de l’absolu.

J’ai aussi vécu avec quelqu’un qui a su m’éveiller spirituellement alors que j’avais reçu une éducation, certes pleine d’amour, mais aussi assez stricte et religieuse. J’ai découvert que j’avais un corps, qu’il n’avait rien de honteux et qu’il fallait que je sois plus dans la sensation pour être bien. Pour être moi.

Cette rencontre m’a bouleversée, m’a transformée, m’a construite et m’a renforcée. Par exemple, j’avais de mauvais souvenirs des cours de danse classique. Cette personne m’a incitée à faire de l’Ashtanga yoga à ses côtés afin de m’aider à prendre confiance en moi, à être plus à l’aise avec mon corps. J’y suis allée à reculons, et à ma grande surprise, j’ai beaucoup apprécié. Je ne me suis pas sentie jugée. Je suis donc partie à la recherche de ma petite voix intérieure avec le yoga, puis, avec le shiatsu et l’apnée. J’ai comme changé de peau entre mes 28 et 32 ans et j’ai découvert à travers cette relation la spiritualité telle que je la recherchais: entière et libre, sans tabous, sans dogmes.

Yoga
Séquence d’ashtanga yoga

Dans le milieu de l’apnée, je suis assez impressionnée par les performances de Sophie Jacquin qui est une athlète complète, hors pair au niveau national, tant en piscine qu’en mer. On peut avoir l’impression que rien ne lui résiste et qu’elle réussit tout ce qu’elle fait. Mais je n’ai encore jamais eu l’occasion de la croiser lors de compétitions.

Lydia Horel aussi a boosté mon envie d’aller plus loin en s’entraînant dans la ligne juste à côté quand elle faisait partie d’Apnée Passion. La voir réussir m’a donné envie de me donner à fond. J’ai eu plus l’occasion de discuter avec elle suite à ma PCM à Angoulême en janvier 2014. Lydia a su me donner des conseils à la fois judicieux et stimulants. Elle m’a dit que l’apnée était une découverte de soi et que mon travail consistait à me poser des limites et que je continuerais de foncer dans les murs tant que je refuserais de l’accepter. A ce moment-là, j’ai reçu comme un électrochoc et j’ai pris la décision d’arrêter la compétition peu de temps après dans le but de travailler sur moi. J’ai continué de m’entraîner dur, je me suis mise à la monopalme, j’ai écouté et suivi tous les conseils du coach, j’ai observé les compétiteurs, visionné des vidéo etc. J’ai accepté la leçon que la vie m’a donnée. Cela m’a plutôt réussi.

Est-ce que tu vis ton investissement dans la pratique au jour le jour ? Ou programmes-tu scrupuleusement ta préparation ?

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Je n’ai pas de préparation régulière pour le moment mais j’y viens à force d’observer les compétiteurs de haut niveau: apnée à sec, gainage, course à pied (vélo ?), travail de la technique en piscine. Mais je vis cet investissement pleinement. Cela fait une saison entière que je donne une grande partie de mon temps et de mon énergie à l’apnée, tant lors des entraînements qu’en compétition. C’est une passion, je me sens transportée.

As-tu un binôme lors des entraînements ?

Non, je m’entraîne en groupe, dans deux clubs différents. Apnée Passion où je suis en ligne compétition et Les Dauphins de Nogent où je suis en ligne performance. Trois entraînements par semaine. Cela me fait aussi trois entraîneurs. Un champion, Eric Poline, et deux juges, David Leclerc et Marc Salacroup. Difficile de se repérer dans tous ces conseils !

Malheureusement, aucun des trois ne peut être à mes côtés lors des compétitions. Cela me manque parfois. Je ressens le besoin qu’il y ait quelqu’un qui me parle pour me rassurer ou/et me fixer des limites avant que je mette la tête dans l’eau.

L'équipe Breath Me au complet
Au sein de l’équipe Breath Me, à Annecy

Tu as plusieurs coachs, qu’est-ce que t’apporte cette diversité et quelles sont leurs différentes lignes de conduite ?

 

Eric m’apporte sa riche expérience de la compétition, il a toujours une anecdote à me raconter, une correction à apporter sur le plan technique. Son attitude détendue est vraiment enviable !

David, lui, est à la fois direct et très pédagogue, il sait me dire ce qui ne va pas sans équivoque et c’est en grande partie en travaillant avec lui l’apnée statique que j’ai appris à me poser des limites.

Je suis bien avec l’approche à la fois humaine et posée de Marc. Il est calme, carré mais patient, malgré le fait que j’aie du mal à être parfois totalement concentrée. Aucune froideur ou autorité exagérée chez lui. De toute façon, cela ne fonctionnerait pas avec moi… Je me sens en confiance avec lui comme coach. Il sait aussi me parler franchement quand j’en ai besoin, généralement après une compétition où il pense que je n’ai pas respecté ce qui avait été entendu entre nous.

Il est vrai que je ne sais pas bien où se trouve la frontière du « mon corps peut le faire/mon corps ne peut plus le faire ». Cela m’a déjà valu un dynamique non validé pour faute de protocole. J’ai la tête dure. Mes entraîneurs s’accordent pour dire que je suis trop impatiente, et c’est vrai. Je suis en apnée ce que je suis dans la vie. Comme tous, je présume. Je brûle de faire plein de choses, de découvrir plein de pays, cultures, hommes et femmes. J’aime la victoire aussi, même si sur le podium je reste très intimidée.

Patient
Patient je dois rester, avec cette apprentie

Tout ça c’est un mélange explosif et j’ai besoin d’un coach très patient !

Participes-tu à des stages, en plus de tes entraînements hebdomadaires ?

Oui. Je reviens d’ailleurs d’un stage organisé par Jérôme Chapelle (GGCoaching), en compagnie de Guillaume Bussière, Nicolas Fougerousse, Olivier Azzopardi, Maxime Pature, Anthony Carlhian et Birgit Ehrenbolger.

J’avais un peu d’appréhension avant de commencer. Une fois à la piscine, je me suis d’ailleurs demandé ce que je faisais là au milieu de ces champions ! Jérôme nous a donné des exercices à faire en binôme, c’était bien adapté à chacun. La première journée, j’ai fait du dynamique pour qu’il puisse observer et corriger mon palmage (petites palmes et monopalme). On a travaillé ma vitesse, on a fait de l’apnée hypercapnique assez intensive et, en soirée, du statique en série, sans récupération : poumons complètement vides, vides (une légère inspiration) et pleins.

Le lendemain, j’ai découvert le fractionné sur une piste d’athlétisme, puis, on a retrouvé les petites palmes pour du lent, et enfin de l’apnée statique pour clore la journée.

Le dernier jour était réservé à la technique : j’ai corrigé mon mouvement de bras en sans palmes et mon virage en dynamique. Espérons que cela m’aide à mieux glisser lors du Championnat de France !

Virage
Le virage en dynamique, avec monopalme (GGCoaching)

L’enseignement de Jérôme est maintenant très réputé au sein de la communauté apnéiste française. Qu’est-ce ce stage t’a apporté comme plus-value, par rapport à tes débuts ?

Ce stage a amené une grande remise en question pour moi. C’est positif.

Il vaut mieux que je change mes habitudes maintenant que je débute dans le monde de la compétition. Mais comme me l’a répété Jérôme, il ne faut pas se précipiter. Cela ne compte pas réellement d’être fort, de faire une performance. Ce qui compte, c’est de rester fort, et pour cela il est essentiel de prendre son temps.

Etre et durer
Objectif : rester forte

Alors, à moi de prendre le temps de digérer toutes ces informations, de les intégrer à mes entraînements progressivement. A moi de trouver à force d’essais le dosage de vitesse et de mouvements qui me conviendra personnellement. Ça ne m’apporte rien de tourner en rond en pensant à ma vitesse, à ma technique de virage, ça me met juste la pression. Je garde donc tout ce que j’ai appris durant ces trois jours de stage intensif dans un coin de ma tête et les choses se feront d’elles-mêmes quand je serai prête. Qui sait ? Cela arrivera peut-être plus tôt que ce que j’imagine.

Pour le Championnat de France, j’ai juste envie de laisser faire ma monopalme… Je suis certaine que laisser parler mon instinct est la meilleure solution qui soit.

Dans dix ans, tu te vois où et comment (partage par l’enseignement, voyages, quotidien…) ?

Dans dix ans, j’espère être praticienne de shiatsu, voire enseignante de shiatsu, aux côtés de quelqu’un qui partagerait mes valeurs et qui vibrerait aussi pour sa (ses) propre(s) passion(s). Dans l’idéal, j’aimerais vivre près de la mer et poursuivre la compétition. Si je ne progresse plus dans ce domaine, devenir encadrante MEF2 pourrait m’intéresser. Et continuer de voyager bien sûr!

Rencontre profonde
Rencontre sous-marine, lors d’un voyage

Un voyage riche et long assurément. Merci Aurélia pour ce témoignage et cette découverte d’un monde qui ne commence qu’une fois qu’on a pris sa dernière inspiration. Nous te retrouverons très bientôt dans les lignes de subusubo.wordpress pour suivre tes aventures et ton évolution, notamment ta participation aux Championnats de France.

Envol
Aurélia prend son envol dans le monde de l’apnée

Je suis heureux que tu aies accepté de participer à ce projet de suivi sportif et de partager avec les lecteurs de Subo Subo ta passion, en un souffle !

jamais seul
http://freedivingsafety.org/

 

Surtout, ne plongez jamais seul !

Mais toujours avec un partenaire, au moins.

Prochaines publications :

– La Pratique Emotionnelle

– L’interview de Marie Apostoloff, enseignante de Kishinkaï Aïkido.

La Transversale

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Il y a dans chaque sport ou pratique martiale des notions transversales et que l’on peut appliquer à bien d’autres domaines.

« J’ai appliqué les principes de la tactique à tous les domaines des arts. En conséquence, dans aucun domaine je n’ai de maître. » Musashi Miyamoto

Certains enseignants, artistes, ou passionnés, quel que soit leur domaine, arrivent à appliquer leurs principes dans d’autres activités de manière très pertinente. Leur niveau de maîtrise dans leur discipline, leur compréhension leur utilisation du corps les amènent à devenir maîtres dans toutes les autres. Finalement le point commun à toutes les activités physiques pratiquées , c’est soi !

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(Kono Yoshinori, principes fondamentaux et universalité)

Pour illustrer ces principes transversaux  et pour créer un véritable fil rouge dans cette exploration, j’ai décidé de vous présenter trois personnes qui me tiennent à cœur. Chacune appréhende le monde au travers de sa ou ses spécialisations, et chacune possède cette finesse dans leur recherche de globalité.

C’est dans mon ouverture au monde et dans ma propre quête d’universalité que j’ai rencontré ce trio gagnant. J’ai alors décidé (oui, c’est un blog, pas une démocratie !) de les mettre à l’honneur, non pas par un article, qui ne serait que trop succinct au vu de leurs mérites, mais par un suivi régulier où je souhaite laisser une grande place à leur parole, que ce soit un enseignement, un coup de gueule ou un partage d’émotion.

Issus du monde sportif ou martial, ces pratiquants ont chacun fait de leur passion un art de vivre. Nous pourrons ainsi les accompagner dans leurs évolutions, vibrer au rythme de leurs ressentis et s’enrichir par leurs expériences.

Tant pis pour la parité, voici ces deux femmes et cet homme, à la fois simples dans leur vie et d’exceptions de par leur engagement.

La première de ces dames : Marie Apostoloff.

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J’ai rencontré Marie lors de mon premier cours d’aïkido au dojo rue Henri Regnault donné par Léo Tamaki (quelques années après ma première rencontre avec lui). Quelle ne fut pas ma surprise de voir cette petite boule de nerf et de bonne humeur, sautant sur le dos de ses partenaires avant le cours et se transformant du tout au tout, en guerrière à la concentration aigüe dans le travail technique !

Marie est une personne qui ne laisse pas indifférent. Bon, on la remarque, c’est sûr. Elle a une forte personnalité, le verbe haut et spontané. Pourtant, elle est empreinte d’une très grande humilité et d’un profond respect envers ses pairs.

Aujourd’hui, j’appréhende les stages où je ne la retrouve pas, de peur de manquer de joie de vivre dans le cours et surtout afin de me confronter à quelqu’un qui ne me laissera passer aucun défaut, tout en restant à l’écoute.

Marie est maintenant nidan (=deuxième dan) en aïkido Kishinkaï. J’ai apprécié lui servir un peu d’uke dans sa préparation au passage de ce grade et y assister. Elle est une fine technicienne et une travailleuse acharnée que tous reconnaissent.

311433_4818920673804_623846289_n(Avec Issei Tamaki, au dojo d’Herblay)

« Je cherche à reprendre contact avec moi-même. À connaître mes potentialités ainsi que mes manques, ce qui correspond en fait à être à l’écoute de ce que je suis. J’ai envie d’harmonie physique et mentale (…)

Qu’est-ce qu’un mental de guerrier ? Est-ce le fait de ne jamais douter ? (…)

Le doute fait partie de la route et à ce titre, ne nous laissons pas submerger par ce  » fidèle compagnon « , entourons-nous plutôt d’humilité et de modestie, en acceptant nos imperfections sans jamais cesser de les travailler. (…)

Je suis  » taillée pour le bonheur « , vraiment ! »

(Extrait de l’interview de Marie Apostoloff, à retrouver dans son intégralité très prochainement sur Subo-Subo)

 

Vient ensuite mon coup de cœur de chez les apnéistes : Aurélia Voyer.

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J’ai découvert Aurélia un peu par hasard, par le biais des réseaux sociaux. Je me suis très vite intéressé à son palmarès grandissant et à son parcours. Sa personnalité m’a ensuite rapidement séduit de par son côté énergique et volontaire. Voyant en elle un fort potentiel dans l’apnée sportive, j’ai décidé de croire en elle et de lui apporter mon soutien et mon amitié.

Et en amitié, elle partage sans compter. C’est elle qui m’a redonné goût à la compétition et nous y avons vécu des moments intenses ensemble.

Aurélia est une femme entière qui semble impatiente. En réalité, elle est une personne qui essaie seulement de ne pas perdre son temps et qui met un point d’honneur à devenir ce qu’elle sent être au fond d’elle. Elle est l’incarnation vivante de la seconde phrase de ce dicton : « qui ne veut pas trouve des excuses, qui veut trouve des solutions ».

Elle écoute, elle teste, digère et cogite. Une athlète qui pige et qui galope. Elle sait s’entourer des meilleurs coachs mais surtout, elle se fait elle-même !

C’est avec un très grand plaisir que je la regarde se battre, trébucher, se relever et monter sur de plus en plus de podiums.

10426233_818551694860361_4878092225842065506_n(En épreuve de Dynamique avec palme, par psmcafe)

« Je suis venue à l’apnée à la piscine, avec mon père. J’adorais qu’il me chronomètre. J’aimais cette sensation de liberté que l’on a sous l’eau. Et ce silence m’apaisait aussi beaucoup. (…)

Pourtant, ce ne sont pas tellement les sensations qui m’intéressent dans l’apnée. Cela touche plus à un idéal pour moi. J’aime l’idée d’absolu. Je recherche le dépassement. Réussir à atteindre quelque chose qui à première vue semble inaccessible ou dangereux. (…)

Cette notion de dépassement exigeait de moi que je me connaisse mieux, que je sache où sont mes limites, celles de mon corps, celles de mon mental… C’est donc une quête de soi, une quête de l’équilibre à travers la démesure. » (Extrait de l’interview d’Aurélia Voyer, à retrouver dans son intégralité très prochainement sur Subo-Subo)

 

Enfin, voici l’homme du trio. Celui qu’on ne présente plus. Si, quand même ? Ha, bon ! Philippe Billard. Un ovni dans le monde de la course d’endurance.

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Philippe est le directeur de publication de la revue Ultra Mag (le sport de zéro à l’infini, c’est parlant !), co-auteur du livre/film Ultra-Trail, auteur du livre blanc « les secrets de la respiration performante » et naturellement grand spécialiste de la course d’ultra-fond -tout ce qui est au-delà du marathon- .

Philippe, c’est la douceur. Le dépassement dans le corps par la compréhension des verrous et des leviers de l’esprit. Pour autant, Philippe est un instinctif. C’est un touche-à-tout mais qui sait où il veut aller.

S’il est une discipline mentale, c’est bien la course à pied. S’il y en a une qui transcende le genre, c’est le 6jours/6nuits. Philippe, son truc, c’est cette folie. Mais aussi la folie de rire de tout et la folie vivre pleinement.

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(Concentration, visualisation, au sein du Laboratoire Holiste)

« Je pratique l’ultra-endurance, ou pour être plus explicite, la course à pied au-delà du marathon, et si possible, bien au-delà. Cela inclut les courses de montagne (jusqu’à 160 km pour ce qui me concerne), les 100 km sur route, les courses horaires (de 6 h à 48 h), et les multi-days. J’en ai couru une centaine depuis 2000. Ces dernières années, j’ai jeté mon dévolu sur les 6 jours en version tapis de course. Il s’agit de courir 144 heures en s’arrêtant un minimum et en couvrant la distance maximale. (…)

La culture martiale asiatique a toujours fait partie de moi. Loin d’être un expert, loin d’avoir voulu en faire ma voie unique, j’y ai puisé au fil des années ce qui me parlait le plus profondément. (…)

La recherche du geste parfait, de l’équilibre, du souffle juste, du timing, et plus que tout, d’un transfert de la pratique sportive vers l’être humain que je suis au quotidien. C’était une réponse compliquée pour dire un seul mot : simplicité. Ne m’intéresse que ce qui tend vers la simplicité et la pureté. (…) » (Extrait de l’interview de Philippe Billard, à retrouver dans son intégralité très prochainement sur Subo-Subo)

Vous pourrez dorénavant suivre régulièrement, de manière individuelle et intimiste, les aventures d’Aurélia, Marie et Philippe sur Subo-Subo.

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(Aurélia – Philippe, par Francis Hachem -Marie avec Ellis Amdur, par Fabien Kasman)

 

Je suis mort !

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                Quelle étrange sensation que celle de ne plus avoir existé pendant un instant. Pas désagréable. Pas agréable non plus. Je n’ai pas vu de tunnel avec de la lumière au bout. Il n’y avait pas de silhouette familière dans un brouillard spirite. Pas de blanc. Pas de noir. Rien. Je n’existe pas, voilà tout. Je suis absent. Bon, cessons tout de suite de dramatiser. J’ai juste fait une syncope en piscine lors d’une compétition d’apnée. Oui, j’avais dit que j’arrêterais la compétition mais c’est revenu sans que je ne m’y attende, sûr une suggestion amicale. J’ai poussé trop loin mon organisme alors que mon ressenti me dictait une conduite différente.

 

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Épreuve du Dynamique sans palme, ici Georgette Raymond, par psmcafe

                Bref, je nageais avec plus ou moins de difficultés sous l’eau, à une distance que je maitrisais habituellement plutôt bien, lorsque soudain, je me retrouve hors de l’eau, assis au bord de la piscine au milieu des juges, de l’équipe de sécurité et du médecin. Entre les deux, il me manque un morceau. Le médecin m’a demandé comment je me sentais lorsque mon regard annonçait enfin que ma conscience se redéveloppait au sein de mon corps. Mes premiers mots ont été :

                « C’était une expérience… intéressante ! »

Il est difficile de se mettre à l’épreuve. Dans la voie martiale, notre époque ne permet plus aussi facilement qu’avant de le faire. Et je pense que c’est une bonne chose. Alors, comment savoir où nous en sommes dans notre progression. Quelle est notre compréhension réelle de ce qui nous a été enseigné. Nous ressentons le besoin de savoir qui l’on est vraiment, de comment on agirait dans une situation réelle. Lorsque je regarde autour de moi, parmi les partenaires d’entrainements que je croise, je vois certaines rares personnes qui ont une connaissance d’eux-mêmes très fine et je vois beaucoup de personnes qui semblent à mes yeux être en décalage avec l’image qu’il donne d’eux-même, ou entre leur pratique et leur discours.

 

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Maori, le guerrier affiché

Dans la pratique de l’Aïkido, par exemple. Je ne pense pas y trouver de pratiquants ou d’enseignants plus prétentieux que dans d’autres disciplines. Cependant, trop souvent, le nombre d’années de pratique ou le lignage entraînent certaines prétentions, même involontaires. Il n’est pas évident d’apprécier le niveau réel de quelqu’un en aïkido, si ce n’est par le ressentit direct de la technique. Là encore, mon expérience m’a démontré qu’il est aisé d’impressionner quelqu’un d’un niveau moins avancé. En dehors de quelques rares altercations, l’aïkido n’a pas de lieu pour être mis à l’épreuve. Et la pratique ne se situe pas dans cet état d’esprit. J’en suis d’ailleurs très heureux. C’est ce qui permet de préserver la technique et l’écoute intérieure plutôt que de transformer la pratique martiale en sport d’opposition et de permettre une confrontation de toute façon contenue dans un cadre bien défini.

 

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Ueshiba Morihei, fondateur de l’Aïkido

En aïkido, certains enseignants insistent sur l’idée de compassion et d’harmonie entre les partenaires. C’est une notion très abstraite que cette dernière. Je crois ne l’avoir vécu qu’une seule fois. C’était à l’armée, dans un combat libre à mains nues avec un pratiquant expérimenté en boxe et jiu-jitsu. Depuis lors, cette débauche de bonnes intentions m’a rarement convaincu. Surtout lorsque je constate que finalement la pratique est une pratique de connivence, quasi-chorégraphiée sans aucune cohérence martiale. Pourtant, jamais dans l’histoire de la création de l’aïkido, son pragmatisme n’a été sacrifié au profil d’une aspiration philosophique, malgré la spiritualité développée du fondateur.

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(La recherche de l’harmonie – Patrick Musimu en travail respiratoire puis en apnée)

A l’inverse, on parle souvent de retourner la force du partenaire contre lui-même. De lire l’intention aussi. Mais concrètement, je ne sens que force et rupture de force, feinte et accélération. Rien de spécialement abouti. Lorsqu’en plus je dois me mettre en garde, les poignets se touchant avec le défenseur, et que l’on m’incite à mettre de l’intention dans mon bras, c’est-à-dire gainer mon bras et pousser avec mon corps (ce qui a un sens, mais manque ici de subtilité), je me dis que quelque chose a été perdu en chemin dans l’enseignement et que les pratiquants d’aïkido manquent de remise en question de soi.

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Dessin d’Oscar Ratti

Bon, l’idée n’est pas ici de faire la critique d’une discipline, si chère à mon cœur qui plus est, mais bien d’aborder l’importance de la mise à l’épreuve qui a été le quotidien des combattants à l’origine des arts que nous pratiquons maintenant.

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Nakadai Tatsuya dans Hara Kiri, de Kobayashi Masaki

Le coureur a son marathon, le judoka a son shiaï, le samouraï avait son champ de bataille ou son duel.

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Phase de natation au triathlon Ironman d’Hawaii, Daily Telegraph

                J’ai eu la chance de vivre des entrainements intensifs à arme blanche réelle, au couteau et au katana. Avec le recul, je sais que ma chance dans ces entrainements était le faible niveau technique que nous avions en nous agressant mutuellement. Les attaques bien que nous mettant réellement en danger étaient assez prévisibles car limitées dans leur variété mais surtout sans subtilité corporelle. Cependant, les outils psychologiques que ce type d’entrainement développe m’ont été très utiles lors de mon passage dans les forces spéciales.

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S’entrainer en condition réelle

Alors que j’étais encore en service, un adepte de jeux vidéo m’a présenté la dernière version d’un jeu au titre évocateur. Il était convaincu que son jeu était si réaliste que les unités commandos devaient l’utiliser pour s’entrainer. Je n’ai rien eu à redire. Si certains logiciels de gestion peuvent avoir un intérêt certain dans certaines professions, pourquoi aurions-nous joué sur console alors que nous nous entrainions presque au quotidien à balles réelles ? La notion de danger vital donne vraiment une vision différente de la vie et de la pratique. Je ne suis pas samouraï et je ne croise jamais personne armé de sabre dans les pays que je fréquente maintenant. Je n’ai plus non plus le besoin professionnel de m’entrainer au combat. Je ne cherche pas à mettre ma vie en danger mais j’ai cependant un besoin constant de m’explorer et de savoir qui je suis, jusqu’en dans les moindres parcelles de mon corps et de mon esprit. J’ai besoin d’évoluer et d’être capable de me mettre à l’épreuve pour cela. Dans mon apprentissage auprès de Léo Tamaki, je cherche à comprendre comment utiliser mon corps de manière différente pour optimiser son utilisation, quel que seront mon âge et ma condition physique dans le futur. Plus question de se préparer en vue d’une épreuve. Plus de pic de forme à viser. La pratique doit être considérée au quotidien. Si survie il y a, c’est à chaque instant. Sans entrer dans une paranoïa guerrière (peut-être cela fait-il partie du chemin, ponctuellement), il s’agit à la fois de vivre de manière raisonnée, pas forcément dans une analyse continue de soi et de son environnement, et de devenir assez relâché et sensible pour capter les intentions réelles, aussi subtiles soient-elles. Je n’ai pas encore la chance de côtoyer régulièrement des maîtres comme Kuroda Tetsuzan, qui nous font nous sentir vraiment en danger de mort lorsque la technique jaillit. Alors, pour me retrouver face au sabre, je fais de l’apnée sportive. Bon, aussi parce que je suis un amoureux de l’élément liquide.

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Kuroda Tetsuzan, par Frédérick Carnet, « Budoka no Kokoro »

Dans l’apnée, lorsque l’on me demande si je fais du yoga, je réponds que « non, je ne fais que de l’aïkido ». L’apnée est cependant ma méditation, mon yoga, mon aïki et mon travail au sabre. De la même façon, je crois que chaque moment de ma journée est un moment de pratique. J’apprends au travers de l’aïkido et de l’apnée à optimiser mes mouvements, à trouver les chaines musculaires qui me permettent le meilleur gainage et de développer le plus d’efficacité en consommant le moins d’énergie.

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Les chaînes musculaires, Godelieve Denys-Struyf

Je trouve dans l’apnée sportive le moyen de me confronter. A moi-même, principalement. Pas de mensonge en apnée. Un esprit non serein, et c’est l’échec. Un corps trop tendu, idem. Sous l’eau, je vois le miroir de ce que je suis.

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Pas de mensonge en apnée

 

Et lors de cette dernière compétition, à la fois dans l’eau et face au sabre, j’ai lutté, j’ai forcé, mon esprit a décroché du moment présent. J’ai été coupé. Je suis mort. Heureusement, l’équipe de sécurité est au point. Je n’ai vécu qu’un game over. Je peux continuer de jouer, vivre et progresser. C’est une expérience marquante qui si elle n’est pas si grave, n’est pas anodine non plus. Je pense que j’ai eu la chance de la vivre. Je comprends ce que c’est que de s’accorder, de trouver l’harmonie. Je sais où m’entrainent les illusions d’une pratique extérieurement dure. Je crois savoir où me diriger. L’eau et le soutien inconditionnel de mon maître sont mes atouts. Faut-il encore que je les écoute…

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(L’auteur, tendant l’oreille)